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Eloge des femmes mûres -Stephen Vizinczey - Folio Gallimard

Publié le samedi 30 décembre 2006

Un roman dont j’ai longtemps différé l’achat en raison du caractère racoleur des son titre et de la photo de couverture, alors qu’il était édité aux Editions du Rocher. Le passage en collection de poche m’a décidé à le lire.

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C’est un grand livre. Un de ces bouquins qu’on ne peut plus lâcher quand on en a attaqué la lecture. Les amateurs d’érotisme lourd en seront pour leurs frais. Ici tout est plutôt laisssé à l’imagination du lecteur, ce qui est le véritable érotisme. Les passages proprement axés sur ce sujet sont d’ailleurs en nombre limité. Il s’agit en fait d’un roman initiatique comme de nombreux grands chefs d’œuvre de la littérature mondiale, et je ne suis pas certain que ce livre-là ne les rejoigne pas. Car il a tout pour être un classique.

D’abord une écriture stylée, classique dans la forme et recherchée dans la construction (autant que l’on puisse le savoir avec une traduction). A aucun moment la lecture ne devient pénible et pourtant les idées peuvent l’être. Ensuite un personnage qui a de l’épaisseur non parce qu’il se décrit comme un super-héros, mais par ce qu’il vit et fait, par ses doutes, mais aussi par le contexte historique choisi (celui de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’écrasement de la révolte de Budapest ) qui nous inscrit dans la grande histoire vécue par un anonyme. Et enfin un thème qui eût pu être grivois, voire carrément pornographique, et qui s’avère simplement libertin, avec la grâce d’écriture qui va avec.

Le personnage principal nous est présenté dès l’enfance comme aimant les femmes ; il est leur ami, il n’a pas à triompher d’elles pour exister ; ce qui lui facilite évidemment les conquêtes. J’ai pensé au joli film de François Truffaut, « L’homme qui aimait les femmes ». Le roman est une suite de tableau à tous les âges du héros : enfant dans le cocon familial, puis précipité dans la guerre et la survie ; adolescent prématuré dans les bases américaines après avoir connu la fuite du réfugié et du prisonnier. Jeune homme lors de ses études et de ses premières amours dans une ville de Budapest qui pense inventer le fameux socialisme à visage humain. Et finalement réfugié politique en Italie puis au Canada. Il y a donc comme superstructure à ce récit la traversée d’une période agitée du XXème siècle. Et l’auteur sait merveilleusement nous faire partager ses espoirs, ses craintes, ses doutes, à hauteur d’homme , pas dans la pompe glaciale des livres d’Histoire. Partout il y a place pour l’amour, soit vénal, soit dernier refuge de l’humanité. Sur cette base qui aurait déjà suffi à donner un grand roman, l’auteur rajoute le fil conducteur de sa passion pour les femmes plus âgées que lui et mûres (mais pas blettes, car il a du goût !). Et c’est par la conjonction des deux niveaux romanesques que le livre devient grand. Chaque histoire d’amour est inscrite dans le réel et dans la chair de ses protagonistes. Quand il aime une femme d’ouvrier, nous sommes au cœur de la vie prolétarienne hongroise, lorsqu’il laisse battre son cœur pour une bourgeoise voisine, nous pénétrons avec lui dans ces familles aisées de Budapest juste avant la grande lessive communiste de l’après-guerre. Le départ en Italie nous permet de voir un versant plus intimiste de la Dolce Vita. Les notations sociales et intellectuelles sont bien plus importantes que les descriptions pointillistes des rapports amoureux. Quand il parle d’une vierge, ce n’est pas graveleux mais émouvant de réalisme. Lorsqu’il aborde une belle femme frigide et trouve comment lui donner du plaisir, il n’y a rien de cochon là-dedans, mais la vie avec ce que nous cachons souvent, sauf au docteur Freud ! Quand le livre se referme, la tristesse nous étreint. C’est déjà fini. Mais comme pour tous les grands livres, Andres Vajda continue à vivre dans notre imaginaire à côté du Grand Meaulnes ou de Werther.

Pour finir une remarque comparatiste : j’ai beaucoup pensé au livre d’un autre hongrois, Imre Kertez, « Etre sans destin ». Cette façon de décaler un récit face au tragique du monde est commun aux deux livres qui sont deux grands romans du XXème siècle. Qu’on se le lise !

J.M. Dauriac 30 décembre 2006




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