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La maison du retour - Jean-Paul Kauffmann - Nil éditions 2006

Publié le mercredi 7 mars 2007

La maison du retour

J.P Kauffmann Nil éditions 2006 296 p

Peut-on dire d’un livre qu’il est gracieux sans que cela soit immédiatement compris comme une minoration ? Ce livre a de la grâce. Le contraire de la lourdeur, de la mécanique et de l’écriture au kilomètre.

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Il ne s’agit nullement d’un roman, comme le titre pourrait le laisser croire. Je n’ai pas lu les autres livres de Kauffmann (mais je vais sans doute revenir sur mes pas en la matière), et cependant j’ai l’impression que de puis « Le bordeaux retrouvé », son premier livre après sa captivité, dont il nous livre la genèse et le décor d’écriture, il ne fait que creuser le même sillon, comme tout « auteur » tel que les « Cahiers du cinéma » ou « Télérama » les définissaient en leur temps. Mais fait-on autre chose qu’arriver ? comme le chantait si bien Jacques Brel ? Ce n’est donc pas un roman. Ce n’est pas un essai non plus, il n’y à la aucune place pour un raisonnement et une démonstration thématique. Et pourtant elle y est, solide mais tacite. Peut-être est des mémoires ? Je dirais plutôt que c’est un récit de reconstruction, tout à la première personne. Les écrits que je préfère sont ceux-là : les auteurs ne se dérobent pas derrière ce vous impersonnel de l’université ou ce « on qui est un con » comme le rappelle Kauffmann au détour d’une page. Tu écris, alors signe de ton nom, à la pointe de ton bic ou de ton Mont-Blanc, les mots que tu faits naître.

J.P Kauffmann raconte un récit en trois ou quatre mouvements. J’appelerais d’ailleurs assez volontiers ce livre « Concerto pour survivant, maison de campagne et personnages classiques ». J’ai en effet été sensible à la construction musicale de l’ouvrage, à ces échanges permanents entre lui et les autres, réunis en orchestre complet ou en duo, triplette… Thème de l’œuvre résumé parfaitement par le titre. Au retour de ces trois années de captivité au Liban, dont toute la France se souvient encore, il lui est impossible de recommencer comme avant. Il est convalescent comme il l’écrit et doit gérer ce retour. Il cherche alors la maison qui va être ce lieu de retour au monde, faute de ne jamais pouvoir être un retour à la normale. Et il la cherche finalement dans l’endroit le plus improbable apparemment : les Landes de Gascogne.

Le premier mouvement est " la quête de la maison ". Exposé du motif et échange mélodique à trois voix : Jean-Paul, sa femme Joëlle et le marchand de biens local, Lapouyade. Une partie très british par son humour pince-sans-rire. Le personnage de Lapouyade évolue au fil des reprises du thème, prend de l’épaisseur, du mystère et finit par devenir un des leitmotivs du livre. Et comme dans les bons drames, c’est au moment le plus inattendu, alors que nous n’espérons plus que LA maison choisit son nouveau propriétaire. « Les Tilleuls », une ancienne maison de maître inhabitée depuis la seconde guerre mondiale où elle a servi de lupanar de luxe à l’armée allemande. Pourquoi elle ? Parce que c’était elle simplement… évidence spirituelle et magnétique.

Le second mouvement pourrait être titré à la Berlioz : «  Castor et Pollux refondent Les Tilleuls  ». C’est la période originelle, fondatrice, celle dont on sent bien qu’elle fut la préférée et la meilleure de l’auteur. Il s’installe dans cette maison en chantier et « surveille » les deux ouvriers portugo-landais qui retapent le lieu sous la conduite d’un ami architecte, Urbain, un autre des leitmotivs du livre, qui sera d’ailleurs croisé à la fin avec Lapouyade dans une sorte de choral polyphonique conclusif ouvert. L’homme blessé se réconcilie avec cette nature landaise et avec ses semblables fréquentés à dose homéopathique. Un beau mouvement où Haydn et Virgile sont les refrains obsédants du rite quotidien. Et puis un jour la nouvelle tombe : les travaux sont terminés.

Troisième mouvement : «  Et la maison devint familiale…  ». Ce qui aurait pu être le énième discours sur le retour au vert d’un bourgeois cultivé urbain est transcendé. Et c’est là qu’est atteint le style « gracieux » qui fait effectivement songer autant à Haydn qu’à Mozart. A aucun moment il n’est question d’une « résidence secondaire », de fiestas entre copains, de « décompresser de la vie trépidante de la ville ». Grâces soient rendues à Jean-Paul Kauffmann de nous éviter cela. Par contre il sait, comme je l’ai rarement lu, traduire les états d’âme de l’homme mûr face à son passé, aux livres, aux lieux et aux autres hominiens. Le repas de crémaillère peut devenir un texte à étudier en classe, si l’on étudiait encore vraiment la littérature au lycée ! Il y a du Stendhal dans ces pages ! Corrosion du propos habillé de mots si légers et de phrases si ciselées que l’on peut passer à côté sans la voir, un peu comme le reste de blockhaus qui jouxte « Les Tilleuls ». On peut investir un lieu, lui prêter son âme, mais il garde avant tout la sienne. Il faut savoir trouver les mots, les images pour traduire cela. Kauffmann l’a fait et réussi.

Quatrième mouvement : «  Et l’homme se retourna sur les années passées aux Tilleuls  ». Seize années plus tard il entame le final. Il est plus grave, une sorte d’adagio que je qualifierais de « mahlérien ». Les thèmes des autres mouvements sont repris, tissés, enrichis. Les voix du chœur entrent en jeu. La cathédrale résonne de la vie retrouvée, mais pas la même. Magnifique exercice de pudeur et de dévoilement mêlés. Lapouyade et Urbain reviennent, enrichis des Voisins ; un petit rappel du second mouvement fait entendre finement et brièvement les hautbois de Castor et Pollux. Et tout s’embrasse doucement dans l’air final que j’ai envie d’appeler « le chant du métier de vivre ». Quel beau texte ! Je me permets de le reproduire ci-après. S’il ne devait rester que cela de ce livre ce serait une grande réussite déjà ! Mais déjà la note dernière meurt doucement dans un murmure.

On sort de ce livre en appesanteur, comme séparé du monde, exactement comme l’auteur se définit lui-même, spectateur reculé mais non absent. Les livres gracieux sont rares, raison de plus pour se les conseiller dans un bouche à oreille gourmand. De plus, c’est une évidence mais il faut la formuler : les Landes sont le support principal de ce concerto intimsite. Et pas les Landes des stakhanovistes du kilométrage qui n’y voient efffectivement que pins ennuyeux et maïs aquavores. Non, les Landes d’Arnaudin, Manciet et Fénié, celles qui ne livrent qu’après de longs préliminaires et une cour patiente, les landes secrètes que Lapouyade et urbain personnifient à merveille dans ce récit.

Un bien beau livre, comme dirait ma concierge qui écrit des critiques dans « Gala » !

J.M. Dauriac




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