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Léo Ferré, une vie d’Artiste - Robert Belleret - Actes Sud Leméac - 1996

Deux livres pour le prix d’un seul !
Publié le vendredi 17 août 2007

Un énorme livre passionnant, écrit bien évidemment par un passionné. Belleret, journaliste au « Monde » est un fan de Ferré depuis ses quinze ans et connaît tout ou presque de Léo. Son livre est donc une sorte de bible de référence, surtout pour les détails et la chronologie. Il s’agit bien sûr d’un travail très long et méthodique, réalisé par un professionnel de l’enquête. Cela en fait un livre agréable à lire malgré sa forte pagination. De plus, la qualité de l’édition, le format et le papier sont un incontestable plus pour le confort de lecture. C’est un livre broché très solide qu’on peut ouvrir complètement sans crainte. Le papier est fin et permet d’éviter une épaisseur énorme. Bref, un beau livre. Sur un formidable sujet.

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J’avais ce livre dans ma bibliothèque depuis plus de 10 ans, ils’agissait d’un cadeau de mes collègues lors de ma dernière mutation. Mais je n’avais pas encore senti le déclic pour le lire, car il faut du courage pour se lancer dans la traversée au long cours d’une telle vie, le pavé peut effrayer. 2007 fut le bonne année, mais j’ai dû mettre près de deux mois à lire complètement l’ouvrage (en alternance avec d’autre titres plus brefs, car c’est une de mes fâcheuses habitudes de mener plusieurs lectures de front).

Ce qui produit l’énorme bouquin est la réunion implicite de deux ouvrages en un. Bien sûr Belleret ne le dit jamais, mais on s’en rend assez vite compte. Comme tous les afficionados il a eu du mal à abandonner des éléments sur le bord du chemin pour alléger sa marche. Et, sans avoir prémédité le fait, il a en réalité écrit deux livres entremêlés.

Le premier est un biographie de Léo Ferré, très précise, fouillée, agrémentée de photographies et qui évite le style sensationnel pour tenter d’atteindre au cœur de l’homme Ferré. Parce que l’artiste est grand est-il aussi un grand homme ? Se demander cela a-t-il d’ailleurs un sens ? Un des grands mérites de ce livre est de nous permettre de rencontrer un être humain complexe, pas toujours sympathique, assez souvent contradictoire. Il ne s’agit donc pas d’un hagiographie , même si Belleret y succombe parfois au détour d’une phrase. Mais dans l’ensemble, à l’issue de cette longue vie, nous gardons le souvenir d’un homme intègre, qui peut être cassant, qui a un certain goût pour le malheur et la solitude, un amoureux des femmes et du soleil, attaché à l’Italie où il a fait ses études secondaires en pensionnat. On découvre que sa formation initiale est Sciens Po Paris, ce qui est assez hallucinant quand on y songe, mais Léo est un fils de petit bourgeois monégasque qui a dû mener un long combat pour se rendre socialement libre, et au prix de son premier mariage, qui était celui de sa classe sociale et de son avenir tracé. Toute sa vie durant il se battra en lui-même avec cette contradiction que les imbéciles lui ont souvent jeté au visage : être profondément anar et malgré tout bourgeois. Mais Léo est un anarchiste romantique, poétique. Il refuse l’ordre d’une société, mais ne s’en débarasse pas vraiment. Les préoccupations politiques des anars militants ne sont pas vraiment les siennes, mais il est fidèle, comme Brassens et donnera de nombreux galas pour « la cause ». Il est une des grandes références artistiques du milieu libertaire, à juste titre. Mais ce que Belleret montre bien, et que l’on peut deviner si on écoute ses chansons et poèmes, c’est que la Révolution est pour lui un objet poétique plus qu’un combat politique. Il doit composer entre trois forces : la vocation musicale, qui est la plus impérative, la lucidité politique qui connaît des creux et des bosses, et la vie familiale et sociale où il a les mêmes emmerdements que quiconque et même un peu plus. Le livre nous fait très bien vivre cela à ses côtés. Et nous sommes heureux du Léo apaisé qui va se planter en Toscane, fait descendance, édite ses œuvres et devient un artisan nomade qui parcourt les routes d’Europe. Au final, il ne m’est pas apparu forcément sympathique, ce n’est pas nécessairement le genre de personne avec qui j’aurais aimé passer quelques jours, en tout cas moins qu’avec Brassens ou Brel. Il est plus contrasté que ces deux-là, il n’y pas le côté moral immédiat chez lui. Il sait et peut être fortement antipathique. Mais il ne transige jamais avec son œuvre. Il portera d’ailleurs au côté droit, comme le dormeur de Rimbaud une blessure jamais guérie, celle de n’avoir été reconnu comme ce qu’il ambitionnait le plus, un compositeur. On comprend mieux ainsi que les dernières années de sa vie furent souvent passées à orchestrer et diriger des orchestres symphoniques : il n’avait plus rien à prouver du côté de la chanson, il était « Léo » l’unique. Mais il aurait tant voulu être aussi et surtout Monsieur Ferré, compositeur. Qu’il soit rassuré à titre posthume, il l’est bien, car plus on écoute son œuvre et plus ses climats musicaux deviennent puissants, plus on y retrouve l’influence de ses maîtres, Ravel, Debussy…

Mais le livre est aussi, tout au long du parcours, une analyse de l’œuvre. Une double analyse d’ailleurs : analyse chronologique passionnante et analyse thématico-littéraire, assez inégale celle-là. La partie la plus réussie concerne tout le travail réalisé autour de « La mémoire et la mer ». J’ignorais évidemment la genèse de ce texte extrêmement puissant. Le talent de Belleret est de nous montrer, preuves à l’appui, comme, à partir d’un long texte unique, qui fut peu diffusé, Léo a travaillé plus de trente ans, sortant des morceaux, recomposant, taillant, introduisant et camouflant. Voici une étude passsionnante, qui gagnerait d’ailleurs à être publiée à part, sous forme d’un petit livre. Par contre, de nombreuses analyses de textes sont assez ordinaires et surtout elles sont très nombreuses et parfois linéaires. Quand Léo sort un nouveau disque, Belleret cesse la biographie et nous gratifie d’une analyse séquentielle complète des titres du dit-disque. On peut trouver cela un peu fastidieux. Bref, il y aurait eu avantage à écrire deux livres séparés. Du coup, l’analyse aurait dû devenir thématique ou être plus reserrée. Une excellente idée, par contre, est d’avoir donné aux intertitres des titres extraits de l’œuvre de Léo. Une autre bonne idée est d’avoir réalisé des index forts complets en fin de volumes, tant sur toutes les chansons de Léo citées que sur les personnages et auteurs évoqués. Un gros travail très utile au chercheur ou au lecteur méticuleux. Une très bonne discographie, complète à la date de l’édition , enrichit encore cet ouvrage.

Bref, vous avez deux livres pour le prix d’un gros simple. Il faut du courage pour s’y lancer, mais on n’est pas déçu, on sort de ce long voyage avec Léo marqué à jamais, mieux armé pour écouter son œuvre et prêt à découvrir ce que nous n’en connaissons pas. Il faut acheter les intégrales avec, et là c’est vraiment coûteux ! Par contre, je ne sais pas si le livre a été depuis publié en collection de poche chez Actes Sud, mais dans ce cas-là, je crains beaucoup du changement de format pour le confort de lecture ; c’est tout le problème des éditions Actes Sud : leurs livres sont vraiment pensés pour le format original. Il vaut donc mieux acheter la version brochée.




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