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Pourquoi donc aller à Compostelle ?

"Itinéraire vers le soir" d’Alain Cazenave-Piarrot-Velasco
Publié le mardi 2 septembre 2014

Pourquoi donc aller à Compostelle ?

Pourquoi s’en va-t-on sur les chemins du pèlerinage de Compostelle ? Aujourd’hui bien plus qu’au Moyen Age, les réponses sont très variées. La motivation religieuse existe encore, mais elle n’est sans doute plus majoritaire. Le culte des Saints a beaucoup régressé dans la pratique des populations occidentales, même s’il demeure toujours un fond surprenant de superstition chez nos contemporains. Le chemin est devenu « tendance » et appelle donc des populations hétérogènes de marcheurs, certains cherchant l’exploit physique, d’autres le retrait, d’autres encore un ambiance qui projette hors du temps. Une quête spirituelle vague n’est pas absente.

Pourquoi Alain Cazenave-Piarrot Velasco a-t-il fait 40 jours de marche d’Ossen à Santiago ?

Tout au long de son livre, nous découvrirons un faisceau de raisons.

Celle qui est la plus officielle est celle de sa retraite d’enseignant universitaire qu’il entendait fêter par un moment hors du temps, ce qui a sans nul doute été une réussite. Au fil des pages, le lecteur trouvera aussi assez clairement exprimé le sentiment jouissif de la solitude et l’exercice de la pensée et de la mémoire. Nous comprenons alors qu’il a pris un intense plaisir à ces heures répétées combinant à la fois introspection et observation-contemplation. Car l’auteur est simultanément et corrélativement un penseur « humaniste post-chrétien », comme il aime à se définir, en référence à son ami Bernard Charbonneau, et un professeur de géographie universitaire achevant une carrière riche de 40 années d’enseignement et de recherche. Voilà sans nul doute ce qui fait sortir ce livre du rang de la très nombreuse production sur le chemin. L’ouvrage est en effet un mélange de trivialité banale, d’introspection spiritualiste et de commentaire de paysages. La trivialité banale est celle du marcheur. On se lasse assez vite des ampoules crevées, des douleurs aux pieds ou ailleurs, comme des cafés au lait matinaux. Difficile en effet de donner de la magie à la répétition de l’identique : rien ne ressemble plus à une journée-type d’un pèlerin jacquaire que son lendemain. Ce n’est donc pas cela qui captive le lecteur. Peut-être d’ailleurs eût-il fallu trancher net dans certaines répétitions.

L’introspection spirituelle est une des clés du pèlerin. On ne vient pas faire El Camino que pour crapahuter. Sinon, autant faire le GR10 ou 20, ou n’importe quel autre sentier aménagé. Emprunter l’une de ces voies jacquaires est, quoiqu’il en soit, mettre ses pas dans ceux de centaines de générations d’hommes et de femmes qui croyaient au ciel. La mode est dans un matérialisme ignare. Mais le chemin laisse tout le temps à notre cerveau de mesurer la part d’absurde d’un tel monde. Alain Cazenave-Piarrot raconte à plusieurs reprises comment il chemine avec ses absents. Il va, accompagné de ses défunts, qui ne sont pas morts puisqu’ils vivent dans son esprit et son cœur. Il se laisse surprendre à des gestes antiques de superstition (la pierre noire jetée pour chasser la maladie d’un ami), à des réflexions sur une forme de transcendance non déiste – j’avoue ne pas savoir vraiment ce que cela signifie : Dieu est Dieu ou il n’est pas-. La pensée abstraite règne en maîtresse absolue sur les longues heures de marche. Et c’est là qu’il faut comprendre le désir de solitude. L’auteur n’est pas venu marcher 40 jours – comme Moïse ou Jésus- pour bavasser avec la cohorte internationale qui peuple le chemin. Les haltes du soir suffisent bien à cela. La marche sert à cultiver l’esprit, cette impalpable part de nous que le marché s’évertue si bien à disqualifier. Car El Camino est aussi une sortie du temps. Et le temps est le bien le plus précieux et le plus rare de l’humain actuel, toujours sommé de s’agiter, de courir, de produire et de consommer. Il n’est certes pas besoin d’aller à Saint-Jacques pour cela. Je vis des instant semblables dans ma retraite de Creuse, au bord des lacs ou le long des chemins vides d’hommes. Mais la vie urbaine à laquelle le pouvoir du marché et de la politique associés oblige aujourd’hui peu à peu toute l’humanité anesthésie toute spiritualité personnelle. L’esprit a besoin de temps et de silence. Le Chemin l’offre.

La réflexion spiritualiste ou anthropologique se mêle dans ce livre à l’analyse géographique. L’auteur, tout comme moi, a été formée à l’ancienne école de géographie, celle qui ne sacrifiait pas la géomorphologie et la géographie rurale. Son texte est truffé de descriptions, de remarques, de critiques, de recoupements. Les termes sont évidemment techniques, précis et demandent une culture géographique. Mais il n’est pas besoin de maîtriser modelés en creux, système de faille et érosion différentielle pour apprécier ces passages. C’est le regard géographique qui compte. Ici l’œil est éminemment reclusien (d’Elisée Reclus, grand inventeur de la géographie sociale et militant anarchiste – 1830-1905). La critique politique et systémique est toujours en éveil ! Et comment ne pas voir les stigmates du désordre économique mondial dans cette Espagne rurale déglinguée par la crise de 2008 ! Les structures agraires sont également parfaitement abordées, avec les ravages de la modernisation, de la colonisation franquiste et de la mondialisation agricole.

Chaque jour donne lieu à un encadré intitulé « Devoirs du Chemin » où les thèmes sont les plus divers. Je ne saurais trop conseiller aux professeurs d’histoire-géographie ou de S .E.S d’acquérir ce livre, ne serait-ce que pour ces encadrés qui fourniront moults textes d’étude intelligents. Enfin, Alain Cazenave-Piarrot a fixé par des croquis chaque étape de son Chemin. Très souvent des églises, des maisons, rarement un paysage, jamais de personnages. Ces illustrations accompagnent et aérent ainsi fort bien le texte.

Le livre se lit aisément et avec plaisir, un peu comme un almanach d’autrefois. On peut aussi faire une étape par jour. J’avoue l’avoir dévoré en quelques soirées seulement car j’étais souvent incapables de me limiter à une seule étape. L’auteur sait avec bonheur s’élever au-dessus du style universitaire pisse-froid. Il écrit simplement, sans effets de manches. Parfois sa plume se fait lyrique. Quelquefois elle est corrosive, mais jamais méchante ou injuste –je le regrette un peu tant on devine qu’il a croisé de beaux spécimen d’abrutis sur le Chemin - .

Ce livre est celui d’un honnête homme pétri d’humanisme, qui parvient à ne pas désespérer de ses contemporains malgré leurs petitesses. L’espèce est en voie d’extinction. Ce livre en est le témoignage . Les Bordes (Creuse) le 6 ami 2014-08-15

Jean-Michel Dauriac

Itinéraire vers le soir Carnets de voyage d’un géographe-pèlerin de Compostelle Alain Cazenave-Piarrot Velasco 2011 Chez l’auteur

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