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Qu’il est loin ton pays !

Publié le lundi 6 décembre 2004

La note bleue comme point final

D’où vient l’émotion, brother ? De la zone idoine du cerveau vous diront les neurobiologistes, stimulée par la bonne sécrétion au bon moment. Comme c’est charmant et tellement parlant à nos cœur d’hommes et de femmes ! Moi je préfère penser que c’est tout ce que j’ai vécu de bien, de beau, de laid et de triste qui me fait plaisir ou mal. Cette émotion qui me flanque les larmes aux yeux en t’écoutant chanter,Ô Claude, c’est ta musique, tes paroles, ta voix et mon esprit qui se sent en communion avec toi dans l’instant. Les derniers disques sont souvent empreints d’une grâce spéciale dont l’artiste lui-même n’a pas toujours conscience. Réécouter « Les Marquises » de Brel, l’entendre dire « Mourir, la belle affaire, mais vieillir, ah ! vieillir... » et savoir qu’à 48 ans il allait tirer sa révérence, c’est retrouver le poids prophétique des mots. Entendre Claude fermer son dernier opus par la phrase suivante :

« J’ai envie d’écrire, mais je ne sais pas quoi La mort, je l’avoue, me laisse coi ».

me renvoie au grand mystère de la vie et de notre finitude, ce soir où je viens d’apprendre la mort soudaine d’un ami en pleine jeunesse. Tu savais, toi, que ce sale crabe allait te bouffer le pancréas et la vie. Tu le dit d’ailleur dans ce dernier texte :

« je marche à petits pas au bras de mon cancer d’un certain côté parfois ça sert C’est pas si con, Coco, quand on se dit chanteur De mourir d’un concert du pancréateur... »

Jusqu’au bout tu auras nargué la faucheuse d’un ultime jeu de maux, à la manière d’un Desproges insultant la maladie qui le rongeait.

Emotion, oui mais pas pitié, ni complaisance. C’est un très bel album que tu nous offres pour passer le cap de ton départ. Bien sûr la voix est affaiblie, un peu à la recherche de ce souffle taurin qui faisait ta force. Mais de cette fragilité tu tires le meilleur. La perle en la matière s’appelle « Autour de minuit », revisitée dans un extraordinaire duo avec la chanteuse lyrique Nathalie Dessay. Une version zénithale qui va longtemps hanter nos cœurs et nos oreilles. Tu tends la voix à l’extrême pour atteindre le haut de la phrase et toute la grandeur de l’homme mortel qui caresse l’étoile est là ! Paradoxalement, une grande sérénité habite cet album que tu as enregistré en te sachant condamné (mais pas résigné à l’être). Une de ces perles s’appelle « Le bonheur », et c’en est vraiment un de l’entendre encore et encore. Comme « L ‘espérance en l’homme », ce superbe texte écrit sur la musique de Marc Berthoumieux, toute de grace methénienne (adjectif qualificatif : du style de Pat Metheny, génial compositeur américain du XX-XXIème siècle). Tu nous y redis que même dans cette vie « mouvementée », il ne faut jamais désespérer de l’homme et de la vie : c’est bon à savoir à l’époque du terrorisme aveugle, de la torture, du racisme de retour... Evidemment tu n’es pas naïf et « Les chenilles » nous le répètes à l’envie :

« Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des tanks... »

mais chacun a le devoir de chercher :

« comme un musicien attend Face au fin fond, fin fond des cieux Face au désert de son chant La Blue Note, la Note Bleue... »

Pour habiller ce bijou fragile, tu as su t’entourer de magnifiques musiciens. Il y a d’abord et surtout Yvan Cassard. Formidable homme-orchestre : écoutez la version de Toulouse et comparez avec les deux versions de Louiss-Vander sur leur hommage (voir ma critique assassine sur ce disque). Et puis ensuite, la bande à Di Battista (saxophone soprano), le pianiste Eric Legnini, le contrebassiste Rosario Bonacorso, Flavio Boltro à la trompette. Et les autres guest-stars : Stéphane Belmondo, Louis Winsberg, André Ceccarelli, mister drum, et tous les autres moins connus mais tout aussi bons. Mention spéciale à la participation de David Linx, le vocaliste belge, venu chanter avec Claude le thème de Neal Hefti « Dansez sur moi » (Girl Talk). Comme un formidable passage de relais trans-générationnel.. En prime deux morceaux en version instrumentale, pour cause d’arrêt de l’arbitre du héros (« Armstrong » et « Bidonville »), et la dernière adaptation d’un standard, « Cantaloupe Island », devenu « Herbie Hancock »..

Tout ça mélangé, avec la part de l’inexplicable, la lumière de l’étoile, la grâce fragile des rencontres, nous livre un bel album. Un de ceux que nous aurions jadis usé jusqu’à la corde, à l’époque du vynil. Là, n’ayez pas de crainte, vous pouvez en user déraisonnablement sans risque. Salut Claude. Nous essayerons de faire bon usage des mots, des phrases et des vers que tu nous as légués.

Jean-Michel Dauriac

La note bleue - Claude Nougaro - Blue Note 7243 8756612 5 - 2004

publié dans Culture, et vous ? numéro 2 et sur le site

www.culture-Bordeaux.fr




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