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Un siècle vu d’en bas, par Yves Dauriac

Publié le dimanche 24 juin 2007

Voici un petit livre dont le titre sonnera comme un référence à l’histoire proche, une expression du ci-devant citoyen Jean-Pierre Raffarin, ex-premier ministre de Jacques Chirac et grand libéral devant l’Eternel. Lequel parlait de « La France d’en bas » comme de celle qu’il connaissait et représentait ; belle escroquerie médiatique encouragée par le moutonnisme journaleux toujours enclin à répéter les mêmes formules surtout si elles n’ont pas de sens. Ce choix de titre n’est pas le fruit du hasard : l’auteur, Yves Dauriac est un fin connaisseur de la politique française dont il est un militant de base depuis soixante ans. Homme de gauche qui a payé pour la fidélité à ses convictions, il est aussi un historien-géographe de métier, professeur, proviseur et collaborateur, entre autres du « Maitron », ce dictionnaire incomparable des militants ouvriers français. Elu local, militant des droits de l’homme, de l’Unesco, pionnier du rapprochement franco-allemand dès son origine, Yves Dauriac est un homme d’action qui réfléchit. Il nous livre ici sa vision de l’histoire sur trois quarts de siècle.

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« Vu d’en bas », certes, car vécu par un citoyen ordinaire qui n’a pas bénéficié de pouvoirs et de passe-droit, mais certainement pas « vu par en bas », au sens où cet homme n’est pas un béotien, mais bel et bien un homme cultivé qui possède les clés de compréhension du monde et de sa politique. Il y ajoute un engagement socialiste jamais trahi, mais sans verser dans le parti-pris subjectif et hargneux. Ainsi, à propos d’un homme qu’il a combattu politiquement, écrit-il :

« Aussi Giscard d’Estaing, qui a senti ses aspirations, et qui, en dépit d’une allure un peu grand seigneur, est un homme ouvert et généreux, va donner une teinte sociale à son mandat. » page 92

On trouverait aussi des propos respectueux de l’adversaire sur le Général de Gaulle qu’il a pourtant combattu constamment. Mais bien sûr l’analyse reste une analyse socialiste de l’histoire, celle de la grande tradition jaurésienne de la SFIO.

Une fois ces remarques faites sur l’auteur et son approche historique, venons-en au contenu à proprement parler. Le choix rédactionnel est explicité dans le sous-titre : il s’agit de chroniques, assez courtes qui enchaînent les moments de l’histoire. Une quarantaine de textes balisent ainsi l’histoire du siècle de la boucherie de 1914 à nos jours. L’histoire de France y tient une place prépondérante, c’est le terrain sur lequel l’auteur est le plus pointu et celui sur lequel il a agi. Mais l’histoire mondiale est aussi bien présente, avec ses grands séismes et ses moments-clés. De loin en loin, des pages de documents hors-textes en noir et blanc donnent de bons contrepoints, notamment par des unes de presse d’époque. Mais, pour qui connaît l’auteur assez intimement, comme moi, certaines chroniques sont des tranches d’autobiographie qui ne disent pas leur nom. Ainsi celle intitulée « Une jeunesse entre espoir et inquiétude » porte trace de sa vie et je ne résiste pas à l ‘envie de citer ce passage :

« Pour ceux qui ont la chance de poursuivre études ou apprentissage scolaire, une ségrégation très nette s’établit. Les « riches » vont au Lycée ou au Collège, vers le Baccalauréat et les professions prestigieuses : médecins, avocats, professeurs officiers. Les enfants des petits employés, ouvriers, plus rarement paysans, vont à l’Ecole Primaire Supérieure ou Pratique, ou au Cours Complémentaire pour accéder en trois ans, avec un Brevet Elémentaire à un travail rémunéré. Pour les petites gens, l’Ecole Normale d’Instituteurs est la voie royale, mais il y a aussi, la Poste, les Banques, le Trésor, les Ponts et Chaussées, les Chemins de Fer, et même, pour les techniques, les Arts et Métiers » page 34

Yves Dauriac parle là en connaissance de cause, lui qui est fils de sous-officier de gendarmerie et petit-fils de paysans périgourdins très modestes. Sa vie professionnelle a en effet commencé par le passage à l’EN de La Rochelle et le métier d’instituteur, partagé avec son épouse qui fut de tous ses combats. C’est par un travail personnel et solitaire qu’il passa ses diplômes d’histoire et géographie et se présenta ensuite au CAPES et à l’Agrégation. Fils de petites gens il l’est et n’usurpe pas son appartenance au peuple, vrai nom de la « France d’en bas », cette méprisante formule d’un bourgeois poitevin. De la même manière, la chronique titrée « Vie ouvrière et paysanne des années trente » est fondée sur une tranche de vie du jeune Dauriac. Ainsi ce livre présente-t-il une histoire incarnée, loin des discours académiques. Mais la rigueur de l’information en fait aussi un ouvrage de référence ; et l’on ne peut que déplorer qu’un éditeur connu n’ait pas cru bon de produire ce livre. Mais ceux-ci sont prisonniers d’un microcosme de réseau qui exclut le provincial et l’inconnu.

L’ouvrage se termine par un dernière chronique sobrement titré « Réflexions personnelles », qui est en fait, une épure de bilan de vie. Que penser du siècle passé ? Comment agir aujourd’hui ? L’auteur dégage l’aspect passionnant de ce siècle vingtième, les progrès incontestables accomplis, mais on le sent, in fine, assez prudent sur l’avenir radieux.

«  Les gigantesques progrès scientiques rendront-ils plus heureux ? Rabelais avec son « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » en doutait déjà. Rien de bien nouveau donc dans les sociétés humaines, mais la diffusion rapide et universelle de l’information nous sensibilise davantage au sort de la planète entière. Nous nous devons d’agir maintenant en tant que Citoyen du Monde  » page 126

C’est le mot de la fin. On comprend bien que le socialiste Yves Dauriac n’a pas trahi l’internationalisme prolétarien . Cependant on le sent un peu désabusé sur le progrès et ses finalités. Le bonheur comme sens de la vie fait alors retour. En lisant ces lignes je ne puis que penser aux mots d’un autre sage, Hébreux lui, qui a écrit il y bien longtemps :

« Que reste-t-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? […] Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y rien de nouveau sous le soleil. » Ecclésiaste chapitre 1 versets 3 et 9.

Il faut souvent atteindre le soir de sa vie pour revenir à la nature humaine, intangible et décevante. Ce livre est tout autant un bilan personnel qu’un survol historique.

Je recommande cet ouvrage aux professeurs d’histoire de collèges et de lycée, aux documentalistes de France, qui devraient tous et toutes en avoir un dans leur rayonnages, pour aoffrir un autre éclairage sur l’histoire, aux côtés de la belle collection « Terre Humaine » de Jean Malaurie. Ce livre est de la même famille. Vous pouvez le commander chez l’éditeur : Atlantica-Séguier : pays basque – 18 allée Marie-Politzer 64200 Biarritz Vous pouvez aller voir leur catalogue en ligne sur : www.atlantica.fr Vous pouvez réagir sur ce livre en nous contactant sur ce site, nous transmettrons à l’auteur.

Jean-Michel Dauriac*

* la similitude de nom ne relève pas des hasards, l’auteur de ce livre est l’oncle de l’auteur de cet article. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je n’écris pas là un article de complaisance, mais un propos objectif sur un livre-témoignage important. Que l’on ait senti l’affection et l’estime qui me lient à mon oncle (et ma tante) n’empêche en rien de faire un travail critique sérieux. J’attends vos remarques avec impatience.




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