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Une brève histoire de l’avenir - Jacques Attali

Publié le samedi 21 avril 2007

Une brève histoire de l’avenir

Attali Jacques 423 pages – 2006 – Fayard

Je tiens Jacques Attali pour une des intelligences les plus fines de notre époque en France, et ceci sans tenir compte de son pedigree absolument époustouflant de bête à concours (ENA, Polytechnique, IEP). Je suis toujours estomaqué lorsque je l’entends répondre à une interview par la pertinence de ses analyses et leur originalité contextuelles. Je comprends évidemment très bien que François Mitterrand ait souhaité s’attacher ses services, lui qui était, bien plus qu’un autre, capable de déceler la supériorité d’un esprit. Ce que je vais dire maintenant de ce livre ne modifie en rien mon opinion, mais je serais malhonnête si je laissais l’admiration dicter cette critique.

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Ce livre est intelligent, vain et dangereux à la fois. J’essaierai, moi qui n’atteint pas le brio intellectuel de l’auteur, de dire pour quoi un agrégé de province ose évancer cet avis.

Intelligent d’abord. Ce n’est pas une tautologie de dire qu’un homme intelligent écrit un livre intelligent. Mircea Eliade, autre esprit supérieur du XXème siècle, écrivait dans une chronique intitulée « Despre geniul » (en français « A propos du génie ») qu’il était frappé de ce que des esprits géniaux dans leur domaine pouvaient formuler en dehors de celui-ci des stupidités colossales dignes du crétin de base. Il en concluait que le génie était spécifique à une activité mais n’incluait pas que l’ensemble de la personnalité et de ses production soient toutes géniales. Peut-être Jacques Attali est-il un exécrable jardinier et un piètre bricoleur... Mais quand il nous livre « Une brève histoire de l’avenir », il nous fait cadeau (moyennant 20 €) d’un ouvrage qui pose une question universelle et intemporelle : quel temps fera-t-il demain ?

Evangile de Matthieu, chapitre 16, versets 2 & 3 : «  Jésus leur répondit : « Le soir, vous dîtes : Il fera beau, car le ciel est rouge ; et le matin : il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d ‘un rouge sombre. Vous savez discerner l’aspect du ciel et vous ne pouvez discerner les signes des temps !  »

Depuis que l’homme a commencé à s’hominiser il veut connaître son avenir. Et depuis lors il ne sait pas qu’il augmente ainsi son malheur. Mais ceci est une autre histoire Qu’un auteur prolifique, reconnu pour la valeur de ses analyses se laisse aller au plaisir prophétique, il n’y a là rien de plus normal, surtout quand il est, comme Jacques Attali, initié à la pensée juive dont la symbolique et le prophétisme sont deux des mamelles. Tout homme qui commence à posséder des outils d’analyse, qu’ils soient pragmatiques (l’aspect du ciel) ou conceptuels (les signes des temps) se livre régulièrement dans ses conversations ou controverses amicales à cet exercice prédictif. Le plus souvent sur des points très précis et à court terme, usant de la méthode intuitive de l’extrapolation. C’est ici que nous retrouvons Jacques Attali. Il parfaitement compris l’intérêt intellectuel (comme mathématique) de cette méthode à laquelle ont recours de nombreux métiers. Il s’en sert donc comme support de sa démarche, laquelle est expliquée selon le principe qu’il a découvert en travaillant sur l’Andalousie et Averroès : d’abord en quelques mots présenter le thème du livre « Pour leur [nos enfants et petits-enfants] laisser une planète fréquentable, il nous faut prendre la peine de penser l’avenir, de comprendre d’où il vient et comment agir sur lui : C’est possible : l’Histoire obéit à des lois qui permettent de la prévoir et de l’orienter. » Il reprend ensuite en quelques lignes puis en quelques pages, ce qui constitue l’avant-propos. Si l’on était mauvaise langue, on dirait que c’est ce que les journalistes ont lu de son livre pour en rendre compte Le vocabulaire principal nouveau y est mis en situation (hyperempire, hyperconflit, hyperdémocratie, infra-nomades, ubiquité nomade, objets nomades, intelligence universelle, relationnelle ;..) ; une bonne partie de ce vocabulaire vient d’ailleurs des livres antérieurs et en particulier de « L’homme nomade ». Cet avant-propos est clair, pédagogique, précis et personnel, bref intelligent. On y trouve cette remarquable qualité, sans doute la plus grande pour un penseur, l’art de la synthèse. Autre idée importante : l’avenir se construit avec et sur le passé. Donc cette brève histoire de l’avenir commence par un survol historique classique. Et là, surprise, quel est le thème choisi par Attali ? Non pas une géopolitique comme il semblerait logique qu’il le fasse, mais une brève histoire du capitalisme. Ce qui signifie clairement que l’auteur pense que la géo-économie est décisive dans l’histoire du monde, soit dans une position marxiste, ce qui surprendrait chez Jacques Attali, soit dans une analyse libérale privilégiant le poids de l’économie et consacrant donc la faiblesse, voire la mort du politique. La suite du livre confirme largement cette seconde hypothèse. En ce qui concerne la technique utilisée pour présenter cette brève histoire du capitalisme, Jacques Attali choisit de raconter la succession des neufs « coeurs » du processus qui l’a constitué, autour de neufs villes décisives, soit Bruges,Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York et Los Angeles. Chaque « coeur » établit une forme du capitalisme qui met en avant un progrès et une technique : par exemple, Venise s’ouvre aux élites étrangères et en tire son succès, ce que l’auteur appelle « une leçon pour l’avenir ». Le but de ce rapide survol est donc de dégager les « leçons pour l’avenir » du passé capitaliste. C’est une partie intéressante, allègre et synthétique ; certes on pourrait argumenter et discuter les choix ou la chronologie choisis, mais telle quelle cette démonstration est assez cohérente. Mais à l’issue de cette lecture, je me suis fait une réflexion très précise : il eût été élégant de rendre à Braudel ce qui lui appartient. Car la démonstration doit tout aux « économies-monde » et aux « villes-mondes » de l’historien français, comme les notions de « coeur », milieu ou périphérie. Le lecteur, même cultivé, qui ne connaît pas Braudel attribuera à Jacques Attali ces outils, les trouvera géniaux et augmentera ainsi la taille de la statue du commandeur. Je trouve cette omission grave, et peut-être signifiante... De ce rappel bref du passé, l’auteur sort donc des outils qui seront réutilisés dans les parties suivantes consacrées à l’avenir, mais pas toujours très explicitement, ce qui nuit à la rigueur de la démonstration. Les 150 premières pages du livre sont donc une histoire classique, du passé. Ensuite commence le prédictif, déroulé en quatre temps : la fin de l’Empire américain et les trois « vagues » de l’avenir, l’hyperempire, l’hyperconflit et l’hyper démocratie. Le principe de durée obéit grosso modo à l’analogie des ères géologiques : chaque partie nouvelle est deux fois plus courte ou presque que la précédente. Ce qui obéit à la difficulté croissante de l’exercice et à sa crédibilité décroissante. Car plus on avance dans le futur et moins cela devient crédible. C’est ici que l’on atteint le second caractère de ce livre.

« Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent » écrivait l’auteur du Qohélet, livre de la bible juive. Mais il y a des degrés dans la vanité ; pour parodier notre auteur du jour, je dirais qu’il y a une infra-vanité et une hyper vanité. Ce gradient emporte le lecteur au fur et à mesure qu’il avance dans la lecture de l’ouvrage. Certes, on n’atteint jamais le ridicule achevé du livre d’Alexandre Adler, « J’ai vu finir le monde ancien », où une sorte de sommet indépassable semble vaincu. Mais une fois la dernière page tournée et malgré la doxologie finale que je ne peux résister au plaisir de citer, le lecteur regrette que l’auteur se soit ainsi fourvoyé dans une fausse bonne idée et il regrette encore plus de l’y avoir suivi ; mais on ne quitte pas un livre en cours, même s’il naufrage, il y a des principes de lecture !

« Immense chantier dont chaque élément constitue, à lui seul, une réforme majeure, en France comme ailleurs. Si les futurs dirigeants de notre pays apprennent à comprendre les lois de l’Histoire [tiens, revoilà les « signes de temps » !] et analysent clairement les trois vagues de l’avenir, ils sauront faire en sorte qu’il soit encore possible de vivre heureux en France et d’y mettre en oeuvre un idéal humain fait de mesure et d’ambition, de passion et d’élégance, d’optimisme et d’insolence. Pour le plus grand bénéfice de l’humanité » page 423

Amen !

Mais avant d’en arriver à ce vibrant appel hugolien, il aura fallu lire des hypothèses de plus en plus absurdes au fur et à mesure de l’avancée de la pagination. La « fin de l’empire américain » est non seulement crédible, mais elle est dans la logique de tout ce que l’Histoire nous apprend effectivement. Pas besoin d’un talent médiumnique pour l’annoncer, elle est déjà en marche sous nos yeux. Ce qui en sortira est effectivement en grande partie lié à l’évolution récente d’un hypercapitalisme sans contrepoids. Là aussi, de très nombreux ouvrages traitent fort bien de cela et bien mieux que ce livre-ci : je songe en particulier au livre de Michel Beaud « Le basculement du monde » , sérieux et moins porté sur l’emphase du voyant. Mais c’est après cette partie que les choses se gâtent vraiment. Là, Jacques Attali enfile la tunique pourpre d’un Nostradamus aux petits pieds et camoufle le ridicule de ses pensées sous un lexique bourré de néologismes qui ne font pas longtemps illusion quand on les soumet à une analyse conceptuelle serrée. Ainsi « l’hyperempire » n’est que la forme évoluée de la globalisation, les « ubiquités nomades » ne sont rien d’autres que NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), les « infra-nomades sont les « lumpen-prolétaires » de Marx, etc, etc... Il y a donc ici une procédé clair visant à camoufler la vanité de la tentative derrière une sémantique de pseudo-spécialiste, un peu comme Régis Debray (tiens, un autre « poulain » de Tonton !) et sa « médiologie », affligeante de banalité. Ainsi il n’y aurait pas assez de mots dans notre belle langue pour que ces grands esprits puissent à l’aise exprimer leurs idées ! Cela s’appelle de la cuistrerie, et ce n’est pas très glorieux. Mais c’est sur le fond que l’exercice révèle le plus son caractère inutile : d’hyperempire en hyper démocratie, on glisse de plus en plus dans le futile, le troisième thème représentant une sorte d’horoscope pseudo social-libéral qui frise parfois la nullité Deux ou trois exemples de la profondeur de pensée :

« J’appelle ici biens essentiels [expression novatrice attalienne soulignée par les caractères italiques] ceux auxquels chaque être humain doit avoir droit pour mener une vie digne, pour participer au bien commun » page 386.

« Le principe essentiel sera donc l’accès au bon temps. » page 387, lequel, vous ne vous en doutiez pas est effectivement ce que nous appelons tous le bon temps, mais pas en italique !

Il définit aussi pour nous le concept de « bien commun » qui est « ..la protection de l’ensemble des éléments qui rendent possible et digne la vie : climat, air, eau, liberté, démocratie, culture, langues, savoirs... » page 383. Soit tout simplemen la Terre et la culture humaine, deux vieux mots trop usés ! Et cela continue avec ces magnifiques néologismes que sont donc les « infrahumains » et les « transhumains ».. A propos, quel est le sexe des « transhumains » ? Mais hormis ces mots définis et redéfinis par de tels tissus de banalités, il n’y a qu’une glose vide porteuse d’aucun vrai projet de société. Et c’est là que le mot vanité prend tout son sens. Ce propos est vain car il n’a pas de contenu réel. C’est le « relationnel », c’est à dire l’humanitaire et les oNG qui seront porteurs de l’avenir du monde. On retrouve la pensée de « géants intellectuels » de notre pays, comme André Glucksman ou Pascal Bruckner, qui sont les esprits les plus puissants de leur rue, au moins ! Si vous voulez faire passer un bon moment à vos convives lors d’un dîner mondain, lisez-leur quelques pages du chapitre sur l’hyperdémocratie ; succès assuré. Si vous voulez leur filer les jetons et plomber l’ambiance, préférez le chapitre sur l’hyperconflit, assez gore. Enfin si vous avez des « déclinologues » à votre table, le chapitre sur la France, in fine les fera s’esbaudir de contentement ! Mais au delà du caractère creux de tout ce qui concerne les trois formes futures évoquées, je trouve ce livre dangereux.

Dangereux, non pas comme « Mein Kampf » ou « Le protocole des Sages de Sion », bien sûr ! Un danger soft et peut-être vain d’ailleurs ! Je me situe ici au plan des idées qui sous-tendent le livre. Que Jacques Attali n’ait jamais été un dangereux révolutionnaire, comme son camarade Régis Debray, tout le monde le sait. Mais qu’il veuille à tel point nier le poids du politique dans l’histoire est presque émouvant, psychanalitiquement parlant ! Au sortir de ce livre, vous ne saurez absolument pas si les bonnes idées sont à droite, à gauche, au centre ou ailleurs, vous ne saurez d’ailleurs rien sur le cadre institutionnel, les rapports de force, les luttes de classe, les révoltes, les trahisons, les innovations sociales... Cela n’existe pas pour monsieur Attali qui est au-dessus des partis et du Politique. Le « relationnel » est la solution. Et qu’est-ce que le relationnel, mesdames et messieurs ? C’est tout simplement le nouveau nom attalien de l’altruisme ou de l’amour du prochain, selon les conceptions du monde. Il suffira que l’humanité ait eu les jetons un bon coup pour qu’elle s’en remette aux sentiments bons, généreux, altruistes... qui nous habitent tous en masse. Les transhumains comme les infrahumains, tous bons et tous copains ! Voilà l’avenir qu’il a vu pour nous car « le poète voit toujours plus loin que l’horizon » comme le disait si bien ce vieux stalinien d’Aragon ! Mais cette occultation de toute idée politique est en fait une manoeuvre volontaire pour que le capitalisme dont l’auteur décrit les méfaits ne soit pas attaqué dans ses fondements ! Le premier impensé de ce livre est donc la politique. Etrange pour quelqu’un qui fut le conseiller du Prince, au sens machiavélique le plus pur du mot ! Mais il y a un second impensé encore plus net dans ce livre, c’est la Terre et ses ressources. Tout se passe, quand on lit attentivement ce livre (et je l’ai fait !) comme s’il n’y avait aujourd’hui aucun problème d’énergie à l’horizon, pas de réchauffement climatique, pas de pollution, pas de morts industrielles dues aux modes de travail et de fabrication des produits, etc... Rien. Le néant. Le monde se fait, se défait et se reconstruit dans un univers isotropique. Et là, monsieur Attali, c’est carrément criminel ! Car vous êtes trop intelligent et trop inséré dans les réseaux mondiaux, avec PlaNet Finances, par exemple pour ne pas savoir que l’avenir se joue d’abord là, dans le traitement que nous infligeons au monde sensible. Là, votre livre est dangereux plus qu’il n’est vain, car il entretient la double illusion que l’avenir du monde sera a-idéologique et sans soucis environnementaux, alors que si les orientations mondiales, nationales et locales ne changent pas radicalement, il sera peut-être déjà trop tard à la fin du XXIème siècle pour une bonne partie de l’humanité, et encore un fois les pauvres (les « infrahumains » de votre monde a-politique !).

Ecrire un tel livre quand on a votre intelligence et votre expérience du monde est une petite infamie. Si vous lisez ces lignes, je vous lance un défi : contactez-moi, rencontrons-nous et parlons. Et si vous le voulez écrivons ensemble un autre livre, un où les voix se confronteraient pour dire les divergences de vue. Comme vous je ne suis l’homme d’aucun parti politique, un petit homme qui essaie de préserver sa liberté de pensée dans un monde et une société française où tout formate les esprits pour le grand esclavage consumériste suicidaire global. Ne me dîtes pas que vous avez renoncé à changer l’avenir que ce capitalisme ignoble nous prépare !

Jean-Michel Dauriac




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