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Qu’il est loin ton pays !



La note bleue comme point final

D’où vient l’émotion, brother ? De la zone idoine du cerveau vous diront les neurobiologistes, stimulée par la bonne sécrétion au bon moment. Comme c’est charmant et tellement parlant à nos cœur d’hommes et de femmes ! Moi je préfère penser que c’est tout ce que j’ai vécu de bien, de beau, de laid et de triste qui me fait plaisir ou mal. Cette émotion qui me flanque les larmes aux yeux en t’écoutant chanter,Ô Claude, c’est ta musique, tes paroles, ta voix et mon esprit qui se sent en communion avec toi dans l’instant. Les derniers disques sont souvent empreints d’une grâce spéciale dont l’artiste lui-même n’a pas toujours conscience. Réécouter « Les Marquises » de Brel, l’entendre dire « Mourir, la belle affaire, mais vieillir, ah ! vieillir... » et savoir qu’à 48 ans il allait tirer sa révérence, c’est retrouver le poids prophétique des mots. Entendre Claude fermer son dernier opus par la phrase suivante :

« J’ai envie d’écrire, mais je ne sais pas quoi La mort, je l’avoue, me laisse coi ».

me renvoie au grand mystère de la vie et de notre finitude, ce soir où je viens d’apprendre la mort soudaine d’un ami en pleine jeunesse. Tu savais, toi, que ce sale crabe allait te bouffer le pancréas et la vie. Tu le dit d’ailleur dans ce dernier texte :

« je marche à petits pas au bras de mon cancer d’un certain côté parfois ça sert C’est pas si con, Coco, quand on se dit chanteur De mourir d’un concert du pancréateur... »

Jusqu’au bout tu auras nargué la faucheuse d’un ultime jeu de maux, à la manière d’un Desproges insultant la maladie qui le rongeait.

Emotion, oui mais pas pitié, ni complaisance. C’est un très bel album que tu nous offres pour passer le cap de ton départ. Bien sûr la voix est affaiblie, un peu à la recherche de ce souffle taurin qui faisait ta force. Mais de cette fragilité tu tires le meilleur. La perle en la matière s’appelle « Autour de minuit », revisitée dans un extraordinaire duo avec la chanteuse lyrique Nathalie Dessay. Une version zénithale qui va longtemps hanter nos cœurs et nos oreilles. Tu tends la voix à l’extrême pour atteindre le haut de la phrase et toute la grandeur de l’homme mortel qui caresse l’étoile est là ! Paradoxalement, une grande sérénité habite cet album que tu as enregistré en te sachant condamné (mais pas résigné à l’être). Une de ces perles s’appelle « Le bonheur », et c’en est vraiment un de l’entendre encore et encore. Comme « L ‘espérance en l’homme », ce superbe texte écrit sur la musique de Marc Berthoumieux, toute de grace methénienne (adjectif qualificatif : du style de Pat Metheny, génial compositeur américain du XX-XXIème siècle). Tu nous y redis que même dans cette vie « mouvementée », il ne faut jamais désespérer de l’homme et de la vie : c’est bon à savoir à l’époque du terrorisme aveugle, de la torture, du racisme de retour... Evidemment tu n’es pas naïf et « Les chenilles » nous le répètes à l’envie :

« Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des tanks... »

mais chacun a le devoir de chercher :

« comme un musicien attend Face au fin fond, fin fond des cieux Face au désert de son chant La Blue Note, la Note Bleue... »

Pour habiller ce bijou fragile, tu as su t’entourer de magnifiques musiciens. Il y a d’abord et surtout Yvan Cassard. Formidable homme-orchestre : écoutez la version de Toulouse et comparez avec les deux versions de Louiss-Vander sur leur hommage (voir ma critique assassine sur ce disque). Et puis ensuite, la bande à Di Battista (saxophone soprano), le pianiste Eric Legnini, le contrebassiste Rosario Bonacorso, Flavio Boltro à la trompette. Et les autres guest-stars : Stéphane Belmondo, Louis Winsberg, André Ceccarelli, mister drum, et tous les autres moins connus mais tout aussi bons. Mention spéciale à la participation de David Linx, le vocaliste belge, venu chanter avec Claude le thème de Neal Hefti « Dansez sur moi » (Girl Talk). Comme un formidable passage de relais trans-générationnel.. En prime deux morceaux en version instrumentale, pour cause d’arrêt de l’arbitre du héros (« Armstrong » et « Bidonville »), et la dernière adaptation d’un standard, « Cantaloupe Island », devenu « Herbie Hancock »..

Tout ça mélangé, avec la part de l’inexplicable, la lumière de l’étoile, la grâce fragile des rencontres, nous livre un bel album. Un de ceux que nous aurions jadis usé jusqu’à la corde, à l’époque du vynil. Là, n’ayez pas de crainte, vous pouvez en user déraisonnablement sans risque. Salut Claude. Nous essayerons de faire bon usage des mots, des phrases et des vers que tu nous as légués.

Jean-Michel Dauriac

La note bleue - Claude Nougaro - Blue Note 7243 8756612 5 - 2004

publié dans Culture, et vous ? numéro 2 et sur le site

www.culture-Bordeaux.fr


Notes de concert : Avant-scène, vendredi 5 novembre 2004- 22 heures

Henri Dominguez : un hommage vibrant et de qualité à Brel et Nougaro

Annoncé à 21h30, le tour de chant d’Henri Dominguez commence une demi-heure plus tard, car on attend les spectateurs. A 22 heures, c’est correctement rempli et on démarre sur un set Nougaro, avec « Un été », formidable texte du Claude sur ce standard de jazz célèbre sous le nom d’ « Estate ». Il faut très peu de temps pour comprendre que la qualité est au rendez-vous.

Henri Dominguez n’a pas le physique de sa voix et c’est très bien ainsi. On voit s’installer derrière le micro un homme mûr, petit et légèrement dégarni, qui ne paie pas de mine. Et soudain, dès les premières phrases chantées, la magie opère. La voix chaude, juste, puissante roule les mots avec cette pointe d’accent du sud-ouest qui fait le Nougaro authentique. Une articulation très précise et une interprétation vécue achèvent l’embarquement immédiat dans l’univers poétique et jazzy du grand toulousain. La voix s’adaptera, dans le troisième set au registre brélien, plus théatral, mais tout aussi précis dans son exigence de diction.

Derrière le chanteur (mais tout près, compte tenu de l’exéguité des lieux) un trio classique de jazz impressionne dès les premiers morceaux par sa cohésion, sa précision et la justesse de son accompagnement. Car c’est tout un art d’être là sans « bouffer » le chanteur ! Sur le répertoire de Nougaro, la pratique jazz de chacun des musiciens est évidemment un atout. On n’oublie pas le chorus de piano d’ « Armstrong » ou celui du « Coq et la pendule ». Le pianiste, Francis Fontès, varie les styles, passant de la bossa nova au ragtime par le blues. Un joli solo sur « Girl Talk ». Des accompagnements solides et discrets, de la maîtrise, de-ci de-là des traits Petrucianniens. Bref, un pianiste qui assure, sans lasser. Le bassiste, Dominique Bonadei, fait des lignes de basses également très variées : sur certains morceaux de Brel, comme « Madeleine », une vraie basse de bastringue, tempo et doigté de marche, mais un très beau travail sur « La pluie fait des claquettes » où c’est véritablement lui qui ressort, par quelques traits pertinents et au son bien travaillé. A la batterie, Philippe Valentine fait des merveilles. D’abord une grande régularité et une précision remarquable dans les frappes, ce qu’on est en droit d’attendre de tout bon batteur. Mais au-delà, une grande créativité rythmique qui donne à son instrument une place éminente dans le trio, loin des pâles « boites à rythme » humaines que sont devenus certains batteurs. Ces trois-là se connaissent bien, ils jouent ensemble depuis 15 ans et cela se sent, tant la complicité est évidente. Et il en faut pour que ce répertoire soit à la hauteur de ce que ses créateurs en ont fait ! On peut en effet ânonner ces chansons, en faire de la « machine à coudre » comme disait Sagan, ce qui est à la fois une insulte pour les créateurs et le public. Mais à l’Avant-scène l’osmose a eu lieu entre le chanteur, les musiciens et le répertoire. Un grand moment à vivre.

Cependant une question me tarabuste : pourquoi certaines personnes viennent-elles dans ces bars à spectacle si c’est pour ne pas écouter les artistes. Vendredi soir vers 23 heures l’Avant-scène était bondée, difficile de circuler et de s’approcher du bar pour avoir une bière ! Mais dans ce public, une minorité de soiffards incultes, malpolis et souvent déjà aussi bourrés que la salle. Bavardages à voix hautes, réflexions subtiles pendant les chansons ou aux transitions, braillards chantant faux pour accompagner le chanteur... On touche là à la limite de ce genre de lieux de spectacles : la concomitance d’un bar et d’un lieu artistique. Au début du troisième set, consacré à Brel, il a fallu que Henri demande le silence de manière insistante et explicite. Mais au fur et à mesure qu’il chantait, les caves se sont remis à causer, à « déconner » et les artistes se sont arrêtés. Au moins trois ou quatre minutes. Et là, cette partie stupide du public n’a rien compris, continuant comme si de rien n’était. Les musiciens ont repris et ont écourté le set, écoeurés de ce mépris pour eux et pour Brel.

Ce fut la seule ombre au tableau d’une soirée marquée par la générosité, l’authenticité et le respect. Comme le disait ensuite Dominique Bonadei, le bassiste, un tel répertoire est fait pour être joué ainsi en live, dans une communion d’un soir. Encore faut-il que le public mérite l’offrande que lui font les artistes : vendredi 5 novembre, à l’Avant scène, une partie des spectateurs étaient indignes d’être là ! Mais pour la grande majorité qui sont venus pour partager le souvenir de Brel et Nougaro et soutenir des artistes talentueux, la soirée fut une réussite. Et au bout du compte, je ne retiendrai que cela. Si Henri Dominguez et ses acolytes passent près de chez vous, allez les écouter, vous ne le regretterez sûrement pas !

J.M. Dauriac

Les musiciens qui accompagnent Henri Dominguez ont un quartet de jazz qui tourne depuis plus de dix ans et qui a même sorti un compact en avril 1997 : le quartet AFFINITY. Visitez leur site : http://affinityquartet.chez.tiscali.fr/ Nous vous tiendrons au courant de leurs dates de concert dans notre rubrique programmation jazz !


Un hommage de chèvres, même pas persillé !

Il est des hommages médiocres qui flétrissent plus ceux qui les rendent qu’ils n’honorent ceux auxquels ils sont adressés. Ainsi de ce disque, pourtant « sélection FIP » du mois de novembre : « O Toulouse - Hommage à Claude » par Eddy Louiss (orgue), Maurice Vander (piano), Bernard Lubat (batterie) et Luigi Trussardi (contrebasse) Tous quatre ont accompagné Claude Nougaro, notre grand chanteur mériodanalo-jazzistique disparu il y a si peu et qui nous manque déjà tant ! Maurice Vander a marqué la geste Nougarienne par l’importance de sa présence, ses compositions, cette formidable aventure du disque « Une voix, dix doigts » où il tourna en duo piano-voix avec Claude. Eddy Louiss est aussi un grand « compagnon de route », comme on disait dans un certain contexte politique autrefois. Nul n’a oublié son travail jubilatoire sur « Paris mai... » par exemple. Bernard Lubat partage avec Claude cet amour du jeu sur les mots, en plus d’avoir été son batteur. J’avoue que Luigi Trussardi ne m’a pas marqué et que je suis incapable de le citer spontanément dans le cadre de l’oeuvre de Nougaro. Mais peu importe. Ceux-là ont côtoyé le petit taureau à l’accent rocailleux de Garonne. Il est donc légitime qu’ils aient de la peine à la perte d’un tel ami. Et il est tout aussi normal qu’un artiste utilise son art pour dire sa douleur et l’exorciser un peu. Ce disque, et d’autres qui suivront, est parfaitement naturel et attendu. Mais autant je comprends la motivation profonde, autant je n’adhère pas à la démarche choisie et au résultat final, et je m’étonne qu’une radio aussi compétente en jazz que FIP ait mordu à la grosse ficelle des quatre lascars.

De quoi s’agit-il ? De rendre donc un hommage au Claude. OK. Le jazz a tellement suinté de toutes ses chansons que ces jazzeux expérimentés sont tout désignés pour cela. Mais pourquoi sortir ce disque aussi vite ? Je sais bien que les fêtes approchent et que les musiciens de jazz ont aussi des frais, mais ces quatre-là ne sont pas les plus nécessiteux. Avaient-ils à ce point besoin d’argent ? Craignaient-ils de se faire griller la politesse par des nécrophages plus prompts ? Bref, ils ont fait le service minimum et c’est insultant pour la vedette immense et l’homme de cœur que fut Nougaro. Une liste de standards adaptés avec le talent que l’on sait par le chanteur qui a vraiment fait et réussi une œuvre de popularisation noble du jazz : les titres français suivent (car c’est eux que le grand public connaît, ne nous y trompons pas !). « A bout de souffle » (ah ! le « je t’aime » essoufflé, qui ne s’en souvient ?), « Dansez sur moi » (quel putaing de slow pour emballer les nanas l’été !), « Mon disque d’été » (même chose), « Autour de minuit », « Sing sing song » (tout le monde voit encore le batteur sur la chaise électrique, tant le verbe du poète est évocateur !), « Armstrong », « A tes seins »... Ce qui ne demande à des musiciens du calibre des lascars en question aucune vraie répétition, car ce sont des standards extrêmement connus : on rentre en studio, deux jours de prises et c’est dans la boîte ! Pour faire bonne mesure on incorpore deux compositions « in memoriam » (ce sont deux morceaux assez réussis mais faciles, faciles...), deux versions de « O Toulouse », une jazzy pour ouvrir et une plus variété pour fermer. Et les créations de Claude là-dedans ? Deux titres seulement : « C’est ça la vie » et le formidable « La pluie fait des claquettes », tous deux composés par Maurice Vander. Et c’est tout ! Même pas de dédicace, pas de livret, que dalle ; achetez, y a rien à lire !

On autorisera l’auditeur un peu connaisseur à l’avoir en travers de la gorge ! C’est du boulot bâclé, à la limite de l’escroquerie. L’ auteur de ces lignes se souvient en juillet 2003 avoir participé au Colloque du festival de Monségur et avoir entendu Lubat flinguer les musiciens qui faisaient des CD à tour de bras alors que la musique se crée sur scène. Que ne s’est-il appliqué ce salutaire principe ! Car on était en droit d’attendre quelque chose de plus ambitieux de la part de telles pointures du jazz ! et de plus respectueux de l’oeuvre de Nougaro . En écrivant ceci, je songe au superbe disque qu’a livré Joël Favreau pour le vingtième anniversaire de la mort de Georges Brassens, dont il avait été l’accompagnateur inspiré, sobrement titré « Salut Brassens », et ou il a choisi des titres peu connus du grand public pour voisiner avec des classiques, dans une formule de duo insolite et recherché. Voilà un vrai et bel hommage. Mais il a mûri vingt ans. Là, Le cadavre bouge encore que les charognards arrivent ! Au moment où j’écris cet article (un peu courroucé, vous le sentez !) sort le dernier disque, posthume, de Claude Nougaro, « La note bleue », dont vous trouverez également une critique dans le dossier sur le chanteur. Comment ne pas comparer les deux et trouver la zizique à Maurice, Eddy... bien falote et pour tout dire presque insipide à force d’être banale. Allez, tout le monde a droit à l’erreur, mais comme on dit dans le Sud-Ouest, ça c’est quand même « un belle connerie », cong ! Cela dit si vous aimez la musique d’ambiance, pour prendre l’apéro-jazz, c’est tout à fait indiqué.

Jean-Michel Dauriac

Hommage à Claude Ô Toulouse - Louiss, Vander, Lubat, Trussardi - Futur Acoustic - 2004

Publié dans « Culture, et vous ? » numéro 2 et sur le site

Texte extrait de http://danslamarge.com